Une économie n'est pas un stock figé d'entreprises : elle se renouvelle en permanence, par créations et disparitions. Observer la date de création des entreprises existantes permet d'en lire l'histoire — quand ont-elles été fondées ? le tissu est-il ancien ou récent ? sa composition sectorielle a-t-elle changé ? C'est l'objet de la démographie des entreprises.
À partir du Recensement Général des Entreprises (RGE) du Cameroun, cet article décrit la structure par cohortes de création du tissu productif et met en évidence sa tertiarisation croissante. Il illustre aussi, honnêtement, ce qu'un recensement transversal ne peut pas mesurer.
Données et méthode
Le RGE fournit, pour chaque entreprise recensée, sa période de création, regroupée en tranches allant d'« avant 1960 » à « 2009 ». L'analyse porte sur les 7 482 entreprises dont la période de création est renseignée, croisée avec le secteur d'activité (primaire, secondaire, tertiaire). Seuls des résultats agrégés sont présentés.
Résultats
Un tissu productif remarquablement jeune
La répartition par cohorte révèle un tissu d'entreprises très récent.

- 54 % des entreprises recensées ont été créées depuis 2001, et 71 % depuis 1997 ;
- à l'inverse, les entreprises fondées avant 1985 ne représentent que 11 % du total ;
- la cohorte la plus nombreuse est celle de 2004-2006 (près de 22 % des entreprises).
Cette jeunesse traduit un double phénomène : un dynamisme réel de création dans les années 2000, mais aussi — nous y revenons — le fait qu'un recensement ne voit que les survivantes, sous-représentant mécaniquement les générations anciennes.
Une tertiarisation qui s'accentue
En croisant cohorte et secteur, une tendance de fond apparaît : la part du tertiaire dans les nouvelles entreprises n'a cessé de croître.

Parmi les entreprises les plus anciennes (avant 1960), le tertiaire représente environ 70 % ; parmi celles créées à la fin des années 2000, près de 90 %. Le tissu productif se déplace ainsi, cohorte après cohorte, vers le commerce et les services, au détriment relatif de l'industrie et de l'agriculture recensées.
Portée et limites
Une précaution d'interprétation est ici essentielle — et instructive :
- Le biais du survivant. Un recensement observe les entreprises vivantes à une date donnée. Les entreprises anciennes ayant disparu ne sont pas comptées : la faible part des vieilles cohortes reflète donc autant leur mortalité passée que le rythme de création de l'époque. De même, au moment du recensement, 99 % des entreprises étaient actives — non parce que les faillites sont rares, mais parce qu'une entreprise disparue sort du champ. Un recensement transversal ne peut donc pas mesurer un taux de survie ou de mortalité : cela exigerait un suivi longitudinal (panel).
- Lecture de la tertiarisation. La hausse de la part du tertiaire dans les cohortes récentes combine une vraie évolution structurelle et ce même biais du survivant (les entreprises industrielles anciennes encore en vie peuvent avoir un profil particulier).
- Champ et millésime. Le RGE couvre le secteur moderne (hors informel) et se rapporte à la fin des années 2000.
Conclusion
Le tissu productif camerounais recensé apparaît jeune — plus de la moitié des entreprises créées dans la décennie précédant le recensement — et de plus en plus tertiaire au fil des générations. Ces deux traits dessinent une économie en expansion, portée par le commerce et les services.
Mais la leçon la plus utile est peut-être méthodologique : une même donnée (la date de création) éclaire à la fois une dynamique réelle et les limites de l'outil qui la mesure. Savoir qu'un recensement ne voit que les survivantes, c'est se prémunir contre une surinterprétation — et comprendre pourquoi mesurer la mortalité des entreprises requiert un tout autre dispositif.
Source des données : Recensement Général des Entreprises (RGE) — Institut National de la Statistique (INS) du Cameroun. Période de création déclarée. Résultats agrégés uniquement. Analyse réalisée sous Python (pandas, pyreadstat).